Un fil à la patte
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Imaginez-vous de quelques années plus jeunes… Rajeunir n’a jamais fait de mal à personne. Remontons le cours du temps jusqu’en novembre 1998. Ne vous sentez-vous pas déjà un peu mieux ? Alors, prenez vos aises et imaginez-vous dans l’un de nos confortables fauteuils quelques minutes avant le début de la pièce.

Ce soir, vous êtes venus voir Un Fil à la patte de Georges Feydeau avec une distribution des plus alléchantes : Sylvie Moreau, François Papineau, Pierrette Robitaille, François Tassé pour n’en citer que quelques-uns.

Dehors, le Nordet a commencé à souffler, mais, heureusement, une douce chaleur vous envahit alors que vous vous calez dans votre fauteuil. Vous ouvrez le programme de la pièce que vous feuilletez avec nonchalance tout en jetant parfois un coup d’œil autour de vous. Le mot du metteur en scène vous accroche l’œil et vous le parcourez pour en saisir les grandes lignes.

Une phrase retient d’abord votre attention : « se faire prendre les culottes baissées fait toujours recette ». Elle conforte votre enthousiasme. Vous allez passer une bonne soirée au Rideau Vert.

Le sourire que la phrase a fait naître sur votre visage s’estompe peu à peu ainsi que toute l’imagerie qu’elle avait engendrée. Vos sourcils se froncent ; vous vous concentrez pour lire le mot du metteur en scène malgré le brouhaha des conversations autour de vous. Vous espérez dénicher une autre perle comme celle que vous venez de lire. Trois phrases retiennent votre attention :

« Un Fil à la patte fait rire depuis un siècle environ.

Feydeau, cet horloger, met en place pour mieux mettre en pièces les faiblesses des humains.

Au jeu du pas vu pas pris, il y en a toujours qui payent pour les autres. »

C’est sur ces trois notions que vous fermez le programme, car le rideau vient de se lever.

L’histoire mêle les quiproquos. Bois-D’Enghien veut annoncer sa rupture à la divette Lucette Gauthier, mais sa démarche se complique chaque fois qu’un autre personnage entre en scène et il y en a seize. Celui du général Irrigua d’origine mexicaine, interprété par François Tassé, est, lui, follement épris de Lucette, campée par Sylvie Moreau.

Pour prouver sa flamme, le général lui offre une bague avec un geste de grand seigneur :

« C’est oun bâcatil ! Et yo me permets d’apporter la bracélette qu’elle va avec. »

Il présente un autre écrin qu’il tire de la poche d’un des pans de sa redingote.

« Ah, Général, vraiment vous me comblez ! Mais qu’est-ce que j’ai pu faire pour mériter ?…

« Yo vous aime ! Voilà », répond le général avec simplicité.

Cette confession est ponctuée par la chute d’une perle. Le collier que Lucette fait miroiter sous le plafonnier s’est brisé.

« Vous m’aimez ? interroge Lucette en un soupir. Ah, Général, pourquoi faut-il que cela soit… ?

– Porqué cela est », assure le général avec une logique sans réplique.

Une deuxième perle tombe.

« Non, non, ne dites pas ça !

– Yo lo disse ! »

À ce moment-là, Lucette lui tend le collier que le général vient de lui donner, s’exclame : « Alors, Général, remportez ces présents que je n’ai pas le droit d’accepter ! » et toutes les perles tombent.

Le général et Lucette les regardent d’un air si surpris que vous explosez de rire en vous rappelant deux des trois notions que vous avez lues dans le programme.

Oui, cette pièce fait encore rire après un siècle.

Oui, Feydeau est un horloger hors pair.

Daniel Roussel et l’accessoiriste ont fait un travail d’orfèvre pour que le collier rompe en même temps que la réplique.

Le général et Lucette se baissent pour ramasser les perles tout en continuant leur conversation.

« Porqué ? Porqué ?

– Parce que je ne peux pas vous aimer ! »

Ils tournent autour du canapé en habit d’époque et à quatre pattes.

« Vous disse ?

– J’en aime un autre. »

La tête du général apparaît juste au-dessus du canapé, provoquant l’hilarité dans toute la salle.

« Oun autre ! Vouss !… Oun homme ?

– Naturellement », s’exclame Lucette en brandissant une perle.

Leur discussion continue autour du canapé, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte. Lucette se lève, met nerveusement les perles dans sa poche et demande :

« Qu’est-ce que c’est ? Entrez. »

À côté, le général s’est lui aussi redressé en un bruit de breloques provoqué par ses multiples médailles. Embarrassé par sa poignée de perles, il imite la divette et les met dans l’une de ses poches.

La pièce se poursuit jusqu’au dénouement et vous vous levez pour applaudir.

C ‘est à ce moment-là qu’une seule question se pose. Où se situent la réalité et la fiction dans une pièce de théâtre ? Le pacte qui lie le spectateur aux comédiens est une sorte de consensus. La fiction est la réalité le temps d’une représentation. Mais qu’arrive-t-il si la vraie réalité décide de jouer un tour aux comédiens ? Personne ne peut répondre à cette question et il se peut que vous ne vous en rendiez même pas compte, comme ce fut le cas ici.

Le collier n’aurait jamais dû se briser et le reste n’est que jeu improvisé d’acteurs. Heureusement, Un Fil à la patte est le genre de pièce qui s’y prête aisément. Sylvie Moreau et François Tassé auraient pu continuer sans ramasser les perles, mais le danger qu’elles représentaient pour les autres comédiens les a poussé à les récupérer, et ce, avec un certain panache.

Vus mais pas pris pourrait être la morale de cette anecdote