Sonnez les matines
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Mai 1978. Le soleil resplendit déjà. Ceux, qui, en cette soirée de samedi, ne sont pas allés voir Les dents de la mer 2, sont dans la salle du Rideau Vert en train de savourer Sonnez les matines de Félix Leclerc, mise en scène par Janine Sutto.

Comme je l’ai déjà dit, l’important n’est pas toujours le nom des protagonistes, mais la véracité de l’anecdote et surtout sa capacité à nous faire sourire et peut-être rire. Convenons ensemble que la comédienne dont nous allons parler s’appelle Michelle.

Même si Les dents de la mer 2 fait un tabac au box-office, la salle est pleine. Janine Sutto, qui assiste à la pièce, est obligée de rester debout à l’arrière de la salle, près des portes, avec la régisseuse.

Mais revenons à Michelle qui joue le rôle d’une vraie chipie, d’une mégère acariâtre, d’une punaise de sacristie peu commode. Son moment de gloire dans la pièce arrive : un long monologue dans lequel elle laisse aller toute sa hargne contre Pit Labouche, son ennemie jurée. Michelle s’assoit donc sur un petit banc au milieu de la scène. La lumière se tamise, un projecteur l’illumine de son halo blanchâtre. On ne voit plus qu’elle sur scène. Elle prend sa respiration et commence son monologue.

 – Vous avez oublié nos brochurettes pour la convention des Dames de la Garde… puis notre pèlerinage, on le fera à pied dans notre cœur…

 Michelle, prise à son propre jeu, se fâche de plus belle. Quel moment de grand théâtre !

 – Toujours que la grosse Pit Labouche a été réélue présidente des Rosariennes du Grand Chemin pour la croisade, avec la bouche qu’elle a !

 Les spectateurs sont pendus à ses lèvres… desquelles jaillit sans crier gare un dentier. Vive comme l’éclair, Michelle l’attrape au vol et essaie de le remettre en place, mais elle a beau avoir été rapide, l’hilarité gagne la salle.

Janine Sutto, qui n’a pas vu l’envol du dentier, demande :

– Coudonc, elle a perdu sa langue ?

– Non, elle a perdu ses dents, réplique la régisseuse en se tenant les côtes.

Finalement, Michelle reprend son monologue avec un peu moins de véhémence et le public se calme.

L’incident aurait pu s’arrêter là, mais c’est sans compter sur les taquineries de l’équipe technique qui s’en donne à cœur joie les jours suivants.

– Dis, tu n’as pas vu les dents de la Mère Michelle ? Il paraît qu’elle a encore perdu !

Ou encore

– C’est la mère Michelle qui a perdu ses dents, qui crie à la fenêtre à qui les lui rendra.

Ainsi va la vie en coulisse.