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ABOLI BIBELOT D'INANITÉ SONORE

Mallarmé

 

 

 

— Deux, oui, deux pour le prix d’un !

Les boniments se répercutaient, s’enflaient, se chevauchaient. L’exagération et la duperie circulaient de bouche à oreille.

— Authentiques, je vous l’assure, ils sont authentiques !

Les langues se déliaient, se répondaient, s’ignoraient sans se mordre, de peur de perdre une vente. Les voix, elles, déblatéraient, vitupéraient, interpellaient. C’était une chorégraphie de bras, de mains et de doigts en effervescence et en gesticulation, une véritable cacophonie d’onomatopées, d’interjections, de provocations, un effarant jeu d’échos et de mensonges.

— Comment ça, elles ne vous plaisent pas... mais pourtant, elles sont faites pour vous, madame !

Parfois, quelques vérités étaient avancées, susurrées, proclamées.

— Cinquante sous les trois cents pages, c’est peu cher payé pour de la littérature...

Une fois les oreilles aux aguets, tout le monde trouvait chaussure à son pied.

— C’est un quarante-trois, monsieur, vous dis-je.

Céans, rien n’était consommable, ni périssable... Point de pesée, ni de prix au kilo... point de caddie, ni de caisse enregistreuse, même si les acheteurs repartaient souvent trop chargés et qu’une caisse aurait évité bon nombre d’erreurs de calcul.

— Allez, je vous le laisse à cent et c’est un prix d’ami, croyez-moi !

C’était tout simplement, enfin, si l’on peut parler de simplicité, une vente de trottoir dominicale de particuliers, plus ou moins particuliers, et de professionnels si peu philanthropes. Une foire d’empoigne, comme il y en a beaucoup, résurgence d’un passé paléontologique où tout se fait d’homme à homme, sans fisc, où la palabre des paluches se pratique, coutume ancestrale presque simiesque. La parole, ici, devenait secondaire, moyen d’échange et de marchandage.

— Il faut toujours négocier, expliquait un père à son fils, ce que tu veux vaut toujours la moitié du prix affiché...

Elle n’était plus primordiale ni communicative. Seules les pulsions persistaient et la plus forte, celle de possession, amadouait tout le monde sans exception.

— Mais c’est du vol, gémit une mégère pomponnée.

— Si vous le trouvez moins cher ailleurs, allez l’acheter, mais ici, le prix n’est plus discutable...

— Vous me coupez les veines !

— Avec le nombre de varices que vous avez, ça ne vous fera aucun mal !

— Allez, faites encore un effort, sans quoi vous allez me mettre sur la paille...

Dans ce stupéfiant brouhaha, ce mirifique capharnaüm déambulait presque un hors-la-loi. Feutre cachant le front et par là même le regard. Redingote floue aux gigantesques poches multiples, sans fond. Tennis pimpantes et amortissant les chocs, épargnant ses pauvres pieds de tant de piétinements, de rebrousse-chemin, de demi-tours et de volte-face. Le regard à l’affût, presque hagard, la convoitise latente, une main dans la poche-revolver, prête à dégainer un portefeuille, en cuir lisse, usé mais bien entretenu, garni de liasses de billets roulées, pliées et maintenues par un élastique, de pièces sonnantes et trébuchantes pour un règlement de compte prompt et sans réclamation.

« Rien ne peut arrêter un Stepanovitch d’obtenir ce qu’il

désire ! »

Enfin, c’est ce qu’il aimait à se murmurer chaque matin devant son miroir de Venise et, avant de partir à la chasse, devenant pour lors un rapace sans foi, ni loi, un gangster maniant avec une dextérité déconcertante sa bourse. À peine une cible se présentait-elle dans sa ligne de mire qu’un éphémère sourire sillonnait son visage, si éphémère qu’il restait quasi invisible à quiconque le dévisageait, et particulièrement pour ses adversaires, un sourire qui ne risquait point de dévoiler un quelconque intérêt. Ce chineur cheminait parmi la foule de badauds, d’acheteurs potentiels, de flâneurs invétérés, ou peut-être même invertébrés tant leur cerveau semblait flasque. Ces gens, tous autant qu’ils sont, auraient mieux fait de dépenser leur argent ailleurs que dans l’achat d’un peu d’éternité, éternité qui encombrerait inéluctablement une cave, un garage, un grenier. Ils dilapident leur argent si durement gagné en babioles ergonomiques, bidules hétéroclites à peine utiles, signe d’une vaine possession.

Sans se laisser distraire par le tumulte, Boris Stepanovitch parcourait la brocante à la recherche de l’objet, ce fameux objet rare, précieux, introuvable, irremplaçable, inestimable, masturbatoire, fait main et achetable à prix modique, si modique que ridicule. Cet objet vieillot, surgissant outre-tombe, passé de mode et pourtant si prisé. Ah, ce cher passé qu’il ne faut en aucun cas oublier ! Il lui fallait juste découvrir cet objet, concrétisation de tous ses rêves, matérialisation de ses désirs enfouis dans son subconscient, de toutes ses attentes, entouré la plupart du temps d’affreux gadgets, de laideurs et de manque de goût.... Cet objet si fabuleux qu’il devient plus important que père et mère, famille et loisirs. Cet objet après lequel on court, sans perdre haleine, comme si l’on cavalait après l’immortalité, désespéré et rempli d’espoir à la fois. Cet objet que Boris espérait dénicher chaque dimanche, mais qui, une fois acquis, ne revêtait plus qu’une valeur pécuniaire ou sentimentale, comblant l’espace d’un instant, d’un instant seulement, cet appétit de choses matérielles, concrètes, avant de le laisser à nouveau affamé, avide du moindre objet rare, précieux, introuvable…

Boris aurait pu donner l’impression d’un promeneur, mais il était prêt à bondir, tel un fauve ayant attendu sa proie des heures durant, immobile, patient et prêt à tout. Brusquement, il s’arrêta, les yeux fixes, la main fébrile, le  corps presque convulsif, alors que son coeur battait la chamade. Elle était là, splendide, aguichante, ses formes attirèrent l’œil de Boris. La moindre de ses courbes subit une inspection et le résultat prit la forme d’une bouche bée. Le sang afflua à son cerveau, son coeur s’accéléra. Des bouffées de chaleur l’oppressèrent, sa convoitise s’embrasa.