Extrait
Accueil Remonter

 

LA CONFRÉRIE DES ILLETTRÉS

 

 

 

« Je rute, dit une première voix, sûre d’elle.

– Tu rutes ? demande une autre voix, déconcertée.

– Il rute ! reprend en écho une troisième, plus grave.

– Oui, ce soir, nous allons ruter, les amis ! »

Pascal, jeune homme plein d’assurance au milieu de sa vingtaine, a récemment écrit dans ses carnets artistiques qu’il tient régulièrement et qu’il surnomme avec ironie les Déchets de ma pensée : « L’être humain n’est sincère qu’à travers le sexe et seulement s’il s’y abandonne complètement. Le reste du temps, il n’est que superficialité, artifice et faux-semblant... »

Les autres voix appartiennent à ceux qu’il considère comme ses confrères et amis, qui partagent avec lui divers et stupéfiants intérêts communs. Leur cercle s’était d’abord formé grâce ou à cause de ce qu’ils détestaient.

« Ruter, ruter, ruter ! scande Cyprien en se laissant bercer par la consonance des lettres, sourde et sonore à la fois.

  – Tu t’adonnes au néologisme, maintenant ? demande Tristan... je croyais que tu prônais une langue pure, débarrassée de toutes vilenies !

  – Je ne m’adonne pas au barbarisme... non... j’enrichis la langue... elle me paraît si pauvre ces jours-ci, si fadasse... et puis, on a trop souvent tendance à penser que le langage aussi raffiné soit-il est quelque chose de policé, alors qu’il est barbaresque...

 – En quelques mots, tu le ramènes à sa juste valeur », raille Tristan.

 Pascal n’y prête guère attention, submergé par un vague à l’âme, un spleen mortifère qui l’accable depuis déjà plusieurs semaines.

 « Où allons-nous, ce soir ? interroge Cyprien.

 – Je ne sais pas, déclare Tristan, cuisine le rêveur à côté de toi pour savoir s’il en a une vague idée.

 – Ce soir, nous allons nous anéantir, avant que la question ne soit posée et sans tout à fait sortir de ses songes.

 – Pardon ? demandent de concert les deux autres sbires, intrigués.

 – Dans la chair, les amis, dans l’excès de vie...

 – Le voilà qui délire à nouveau !

 – Non, ce soir, nous célébrons le jubilé ! Alors, jubilons, les amis, jubilons...

– C’est bien joli, mais où ça ?

– Une réception privée en l’honneur de je ne sais plus qui ou quoi... »

Pascal avait écrit dans ses débris narratifs : « La raison d’une fête est souvent qu’il n’y en a pas et les noceurs se trouvent toujours des excuses pour ne pas s’avouer leurs vices tout en ayant l’opportunité de les assouvir. L’occasion fallacieuse du jour de l’an en est l’exemple le plus probant... »

« La soirée se tient dans le cottage victorien qui a appartenu à ce comte français châtré...

– Tu veux dire que tu as des invitations pour une fête célébrée au cottage !

– Non.

– Bref, on s’invite.

– Comme tu dis ! »

Le prélude à la nuit s’annonce, ténébreux et lumineux. Les trois amis marchent l’un à côté de l’autre, songeurs. Deux d’entre eux s’interrogent pour savoir de quelle manière ils vont réussir à pénétrer ce lieu huppé, où la haute s’avachit régulièrement pour ainsi s’extraire de son ennui et de son accablement. L’autre, lui, ne pense pas, mais se laisse pénétrer par le flux des pensées qui le traversent. Les trois confrères, si unis et gaillards d’habitude, s’enfoncent dans leur solitude, cette solitude muette et intérieure que la marche stimule.

Leur clan qu’ils ont nommé « la confrérie des illettrés » ne compte que trois membres, accepte parfois et pour une mise à l’épreuve un novice qui se doit de faire tout son possible pour y appartenir. Personne jusqu’à ce jour n’a encore réussi à subir avec brio les épreuves initiatrices et initiatiques. Ce qui unit ces trois compères au-delà des liens de l’amitié est un amour des mots, du jeu de mots, un esprit critique libéré de toute contrainte et contingence, un dégoût intestinal pour tout ce qui est publié de leur vivant à l’exception de quelques géniaux inventeurs et consorts, la passion de l’oisiveté et de l’ergotage, l’extase de la nicotine, la pataphysique, le goût pour la médisance intellectuelle et l’absurdité, une exécration des belles lettres, préférant s’adonner à ce qu’ils appellent les viles lettres. La confrérie s’est formée à l’université, là où les trois amis d’enfance se sont retrouvés, suivant les cours avec si peu d’assiduité qu’au bout de trois années de désœuvrement, ils abandonnèrent en même temps le chemin des écoliers pour celui des illettrés, arguant que toute compréhension est délire.