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AU COMMENCEMENT
Des pieds, diable, oui, diable sait si j’en ai vu ! J’en ai vu toute ma vie... des pieds fourchus... des paturons tordus... des pieds d’athlète... des petons de danseuses. Ah, les petons de danseuses ! Des pieds sans le sou, d’autres parés de diamants. Des panards en canard, d’autres en dedans. Des ripatons crasseux, au musc faisandé, d’autres aux senteurs artificielles des cosmétiques. Des savates de judokas, des pieds-de-roi et des pieds nickelés. Certains avaient parcouru la planète, d’autres n’avaient jamais franchi le seuil de leur quartier. Des pieds, encore et toujours des pieds... voûtés aux arcs longitudinaux, latéraux et médians tels les dômes d’un palais grec. Des pieds plats, si plats que l’on aurait dit qu’ils étaient collés au sol, signe d’un enlisement. Des pinceaux qui n’avaient jamais connu la pédicurie, d’autres dont les ongles formaient un ovale parfait, apprêtés, limés, prêts à aller dans le cercueil... des arpions bandés de Chinoises, des pieds mutilés d’un ou plusieurs orteils... un seul pied, désespéré par l’amputation de son homologue. Des pied-à-terre mais pas de monte-en-l’air... des pieds-bots dans le temps, car, aujourd’hui, la chirurgie fait des miracles, de vrais miracles ! Des pieds-de-biche, d’autres de putains... des pieds droits, des pieds gauches aussi... certains légers, aériens, félins, d’autres lourds, balourds... et, parfois, des pieds aux plaisirs insoupçonnés... Presque tous appartenaient à des piétons, mais, sans coup férir, croyez-moi, ils étaient sur le même pied d’égalité ! Ils avaient arrêté de marcher, d’allonger le pas. Des panacées de pieds, mais aussi des orteils, diable sait, cette fois-ci, si j’en ai croqué... index... médius... annulaires... auriculaires... mais celui que je préfère toujours, si succulent, est l’irremplaçable pouce, plein de chairs. Des orteils boudinés, d’autres déliés, aux phalanges parfois si longues qu’ils ressemblaient à des doigts. Des articulations qui singeaient des serres de rapaces nocturnes, des orteils monstrueux, d’autres lilliputiens et appétissants... Détrompez-vous, je ne suis pas manucure, mais un croque monsieur et un croque madame... Allez, réfléchissez bien, fouillez dans votre mémoire... je suis celui qui croque la mort à pleines dents, prépare l’enterrement, prend les dispositions nécessaires, conduit le cortège mortuaire avec entrain. Vous déduirez alors que je suis entrepreneur de pompes funèbres, vu les progrès de la médecine et des sciences, mais pouvons-nous leur faire confiance ? J’ai mes raisons d’en douter et de préférer la bonne vieille technique théâtrale. De toute façon, j’ai toujours eu une excellente dentition et il faut bien qu’elle serve à quelque chose... qu’elle croque le pied du trépassé avec violence. La méthode est rudimentaire, certes, mais efficace ! Peut-être y a-t-il eu quelques bévues, quelques morts vivants enterrés six pieds sous terre, mais le pourcentage est ridicule, infime ! Et puis, aucune méthode n’est infaillible ! Ce n’est qu’aux pieds du défunt qu’on voit le croque-mort. Vous me reprocherez alors d’utiliser ce procédé datant d’outre-tombe, de temps immémoriaux, mais vous vous mettez le doigt dans l’œil pour ne pas dire l’orteil. Vous penserez peut-être que je suis un monstre pervers et sadique, il n’en est rien ! Je suis sans doute un peu romantique, c’est tout, mais au moins, avec moi, vous pouvez être sûr qu’un mort est bel et bien mort !
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